Culture Cinéma

Gina Prince-Bythewood signe une fable afroféministe sur les guerrières du royaume du Dahomey au début du XIXᵉ siècle en prenant de grandes libertés avec les faits historiques.

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Naniscan, générale des amazones du Dahomey, interprétée par l’actrice oscarisée Viola Davis. Naniscan, générale des amazones du Dahomey, interprétée par l’actrice oscarisée Viola Davis.

L’AVIS DU « MONDE » – ON PEUT ÉVITER

Une bande de filles noires sévèrement formées à la baston dégomment les phallocrates crasseux des bandes rivales, mettent en pièces les suprémacistes et autres esclavagistes blancs, cultivent leur fierté afroféminine en entretenant une sororité exemplaire. Cela pourrait être l’argument d’un nouvel hommage au cinéma bis de Quentin Tarantino, et sans doute eût-il mieux valu que cela le soit. En vrai, The Woman King est signé Gina Prince-Bythewood, réalisatrice qui, n’ayant aucun titre notable à faire valoir, met ici en scène un argument afroféministe qui se veut « inspiré de faits réels ».

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L’action se situe dans le royaume du Dahomey (situé dans le sud de l’actuel Bénin) en 1824. Sous l’autorité du roi Ghézo, le corps d’élite armé féminin y est considérablement développé. Connues dans la mémoire coloniale française comme les « amazones du Dahomey », nommées par les autochtones les Agojié, ces femmes vaillantes, intensivement entraînées au maniement des armes, se montrent des guerrières redoutables qui en remontrent aux hommes. L’une d’entre elles, la générale Nanisca – interprétée par l’actrice oscarisée Viola Davis, qui a également coproduit le film –, y tient un rôle prééminent dans la formation de jeunes recrues, dont l’intrépide et récalcitrante orpheline Nawi, destinées à défendre le royaume contre les doubles menées des fourbes et cruels rivaux Oyo et des marchands d’esclaves blancs brésiliens.

Il en ressort une fable typiquement hollywoodienne qui mêle à des scènes de combat codifiées une couche de mélodrame filial ainsi qu’un zeste de comédie musicale tribale plutôt sexy. Le régime du roi Ghézo, lui-même fort bien fait de sa personne, y est décrit comme une sorte de modèle démocratique proféministe et de laboratoire de l’antiesclavagisme, là où ses antagonistes, fanatiques, enturbannés et complices de la traite négrière, sont décrits comme de possibles prototypes de l’Etat islamique. La formule, calquée sur celle du Black Panther de Ryan Coogler (2018), est à l’évidence construite sur la martingale intersectionnelle des fiertés noire et féministe.

Distordre la réalité historique

Cela fonctionne à merveille, puisque le film, sorti le 16 septembre aux Etats-Unis, y a fait un excellent démarrage à 19 millions d’euros. The Woman King n’en reste pas moins une œuvre relativement médiocre, qui continue de faire parler ses protagonistes dans un anglais primitif africanisé alors qu’ils sont supposés dialoguer dans leur langue vernaculaire. De même voudrait-elle nous faire accroire que des guerrières assujetties à l’adoration d’un roi divin, contraintes à ce titre au célibat et à l’abstinence sexuelle, peuvent figurer un modèle d’émancipation féminine. On atteint ici la limite de la « femme puissante ».

Il y a plus grave. La sortie du film a en effet occasionné aux Etats-Unis un appel au boycott sur les réseaux sociaux, en raison de son occultation du rôle actif du royaume du Dahomey dans la traite négrière. Ces protestations, au sujet desquelles la communauté afro-américaine se divise elle-même, accusent, pour trancher le mot, les auteurs du film de distordre la réalité historique pour mieux lisser un récit politiquement correct.

Le film a occasionné un appel au boycott sur les réseaux sociaux, en raison de son occultation du rôle actif du Dahomey dans la traite négrière

La question, pour le moins délicate, soulève un lièvre politique qui dépasse les compétences d’un critique de cinéma. Si la mort en 2020 de l’historienne Hélène d’Almeida-Topor, la plus grande spécialiste de l’histoire du Dahomey en France, nous prive à cet égard d’une parole éclairante, du moins ses écrits demeurent-ils. Voici ce qu’elle écrit dans Les Amazones. Une armée de femmes dans l’Afrique précoloniale (Rochevignes, 1984 ; La Lanterne magique, 2016) : « Instrument de la conquête, [l’armée] permet aussi de se procurer ces esclaves sur lesquels reposent à la fois la puissance économique et la cohésion spirituelle du royaume. Une partie des captifs, razziés parmi les populations voisines – Mahi, Nago ou Yorouba… – sont en effet sacrifiés, chaque année, pendant la fête des Coutumes. Ces “messagers” envoyés par le souverain à ses ancêtres défunts forment le lien entre le présent et le passé. Ils garantissent la continuité de l’Etat. Les autres esclaves, la majorité de ceux que l’armée a capturés, sont troqués contre des objets fabriqués et surtout des armes, dans le cadre du commerce triangulaire Europe-Afrique-Amérique. » Elle y précise, d’une part, que les troupes féminines jouent « un rôle décisif dans toutes les expéditions militaires du Danhomè au XIXe siècle, le plus belliqueux de l’histoire de cet Etat » et, d’autre part, que « partout, les Danhoméens massacrent les gens âgés, sans valeur commerciale et inaptes au travail ».

Voilà, si l’on s’en tient à cette chercheuse, qui nous mène assez loin de l’épure humaniste exaltée par le film. Il importe donc d’avoir à l’esprit cette vision de la réalité si l’on décide de découvrir un spectacle qui, tout en s’en réclamant, semble la dénaturer à ce point. Sans doute tuerait-on père et mère à Hollywood pour raconter une histoire édifiante, bonne ou mauvaise. Voilà qui fait le sel de cette vieille industrie du rêve. Il n’est toutefois de liberté ni de fantaisie qui tiennent quand on efface, par opportunisme ou commodité, la mémoire des morts en même temps que l’on endort, plutôt que de l’éveiller, la conscience des vivants.

Film américain de Gina Prince-Bythewood. Avec Viola Davis, Thuso Mbedu, Lashana Lynch, John Boyega (2 h 24). Sur le Web : www.sonypictures.fr/film/woman-king.

Jacques Mandelbaum

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