“En décalage” : l’hypnotique voyage de C., ingénieure du son désynchronisée

Il y a 1 semaine 25

Premier long-métrage de Juanjo Giménez, “En décalage” met en scène l’histoire d’une jeune femme à qui les sons parviennent en décalé. Un film bouleversant à la frontière du réel et du bizarre.

L’héroïne d’En décalage est de ces héroïnes qui n’ont besoin de rien, sauf de leur corps pour être pleinement là, qui marquent de leur présence chaque plan, c’est-à-dire, ici, absolument tous. À la lecture du synopsis, on se rend compte que le personnage, incarné par l’actrice espagnole Marta Nieto, magnétique, n’a pas d’autres noms que la lettre c, en majuscule suivie d’un point. Dépouillée jusqu’au bout, C., donc, sans appart, une veste en cuir sur le dos et un téléphone obsolète dans la poche, est ingénieuse du son. On la découvre sur son lieu de travail, dans une première séquence formellement somptueuse, où elle enregistre les bruitages d’un film en noir et blanc. Là, déjà, En décalage produit un premier émerveillement quand il saisit, dès les premières secondes, la beauté documentée d’un métier “de l’ombre”, rendu ici à son caractère spectral et magique, en l’appréhendant comme un art proche de la peinture, une peinture en trois dimensions qui aurait, comme chaque œuvre d’art, pour dessin un accord (ici l’harmonie) entre le réel, ou du moins son idée, et le sens que l’on veut lui donner.

Le malheur de C. va être d’être frappée de désynchronisation, comme peuvent l’être certaines des machines qu’elle pilote. Dès lors, les sons qu’elle produit et qui sont produits autour d’elle lui parviennent en décalé, parfois avec près de deux minutes de retard, faisant d’elle un personnage enfermé dans un passé proche, empêché de discuter instantanément avec quelqu’un, mais capable de glaner dans les cafés, dans un bureau, dans la rue. Les conversations de personnes qui étaient physiquement là sont désormais absentes (on se souvient de cette sublime scène pour aller au cinéma, ensemble tout en étant séparé).

Une lente déconstruction sensorielle

Le film, tout entier accordé à C. (c’est-à-dire désaccordé), substitue alors à l’habituel point de vue un point de son, qui indique à son personnage, et à nous-même, qui parle, et d’où. Il progresse lentement vers une forme de déconstruction sensorielle et fabrique une piste obsessionnelle (on pense à Blow Out, à Memoria) sur laquelle C. chemine, tourmentée par les flash-backs sonores qui la percutent et lui permettent de faire renaître l’âme fantôme d’un lieu.

Le film assume, pour une bonne partie, sa durée, son ignorance, c’est-à-dire qu’il ne cherche ni vraiment à savoir, ni à comprendre le pourquoi du comment de cette malédiction (ou de ce don?), et laisse plutôt C. expérimenter, non sans inquiétude, cette curieuse maladie et la vivre pour l’éprouver. En somme, il fait confiance à sa fiction avec la seule intuition de pouvoir, par le prisme de ce fantastique bizarre, y attraper quelque chose d’un certain mal-être au monde, d’un état de solitude.

Film à dispositif, En décalage évite le surplomb que cette catégorie pourrait induire. Au contraire, il propose assez modestement d’ouvrir, par les outils les plus rudimentaires du cinéma, une brèche vers une réalité parallèle, marginale, fantasmagorique, nourrie par une réflexion bouleversante sur le déracinement.

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