Renoir, Soderbergh, Kobayashi… Que voir ou revoir en DVD ou VOD cette semaine ?

Il y a 1 semaine 11

♥♥♥ Oui, John le Carré était (très) adaptable au cinéma. La preuve

Mission : impossible ? Les intrigues de John le Carré semblaient trop tordues, biaisées, souterraines pour être portées à l’écran, dans les sixties. Chez lui, l’espionnage était un job terne, mené par des bureaucrates et des tâcherons, alors qu’on attendait des bimbos aux seins en poire et des porte-flingues à cigarette monogrammée. Avec « l’Espion qui venait du froid » (réédité en version restaurée avec un livret de 32 pages chez ESC Editions, à partir du 20 janvier, 22,49 euros), Martin Ritt, vieux routier de Hollywood, prouvait en 1965 que les héros de le Carré, usés et gris, pouvaient blouser le KGB. Richard Burton, visage défait par l’alcool, incarna avec brio Alec Leamas, le commensal de Smiley, et prouva avec talent que, oui, le Carré était (très) adaptable.

« L’Espion qui venait du froid » : le livre qui a changé la vie de John Le Carré

Vingt-cinq ans plus tard, Sean Connery, éditeur d’œuvres bizarres, et débarrassé des oripeaux de 007, se moquait ouvertement du KGB dans « la Maison Russie » (DVD MGM/United Artists) et rejoignait Michelle Pfeiffer au Portugal. C’était formidable. Pierce Brosnan, ex-James Bond lui aussi, se mua en escroc sans scrupule, glanant de faux renseignements dans la cabine d’essayage du « Tailleur de Panama » (DVD Columbia Tristar), et laissa libre cours à sa mythomanie politique.

L’acteur Richard Burton (qui incarne Alec Leamas dans « l’Espion qui venait du froid ») en compagnie de l’écrivain John le Carré, dans les années 1960.

L’acteur Richard Burton (qui incarne Alec Leamas dans « l’Espion qui venait du froid ») en compagnie de l’écrivain John le Carré, dans les années 1960.

Evidemment, le mur de Berlin étant tombé, on se demandait comment le Carré allait se reconvertir : « The Constant Gardener » (DVD Studiocanal) démontra en 2005 la dextérité du romancier, avec Ralph Fiennes en diplomate plongé dans les bidonvilles de Nairobi, faisant face au monde de Big Pharma. Les grandes compagnies pharmaceutiques n’avaient rien à envier aux flics staliniens…

Quand John le Carré nous parlait de l’espionnage moderne, des lanceurs d’alerte et de ses incroyables rencontres

Smiley, entre-temps, n’avait pas été oublié : dans « la Taupe » (DVD Studiocanal), Gary Oldman replongeait dans la grisaille des années marxistes, découvrait l’infidélité de sa femme, et fouinait à mort pour trouver qui, au sein du MI5, était stipendié par les Russes. La lutte sournoise entre l’agence de renseignement britannique et la CIA américaine prenait un tour violent, dans « Un homme très recherché » (DVD TF1 Studio), à la suite des attentats du 11-Septembre, et Philip Seymour Hoffman, dans l’un de ses derniers rôles, restait impuissant, à Hambourg, face à la traque d’un homme peut-être innocent.

Il y eut encore Ewan McGregor dans « Un traître idéal » (DVD Studiocanal), film qui prouva, une fois de plus, que non seulement le Carré était un écrivain génial, mais que ses intrigues, si marécageuses, étaient en fait tissées au petit point.

François Forestier

♥♥♥♥ La Règle du jeu

Comédie dramatique française, par Jean Renoir, avec Roland Toutain, Nora Gregor, Marcel Dalio (1939, 1h50). En DVD/Blu-ray chez ESC Editions.

« La Règle du jeu », de Jean Renoir (1939). (RONALD GRANT / MARY EVANS / SIPA)

« La Règle du jeu », de Jean Renoir (1939). (RONALD GRANT / MARY EVANS / SIPA)

Impérissable réplique : « Sur cette terre, il y a une chose effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons. » La société française en avait des raisons pour rejeter « la Règle du jeu » à sa sortie, en 1939, ce « drame gai » annonçant la tragédie à venir, non sans légèreté. Echec en salle, le film est censuré sous l’Occupation, son négatif, détruit, et ne sera visible à nouveau qu’en 1965, après un long travail de restauration. Revoici, dans un nouveau master HD, le chef-d’œuvre. Un instantané de la France en un week-end au château de la Colinière, entre théâtre de maîtres et valets à la Beaumarchais et modernité d’une mise en scène qui préfigure les grands Max Ophüls. La peinture à jamais actuelle de dominants s’engluant dans leurs erreurs et de dominés réduits à en tirer le parti qu’ils peuvent.

Nicolas Schaller

♥♥♥ L’Anglais

Polar américain, par Steven Soderbergh, avec Terence Stamp, Peter Fonda, Lesley Ann Warren (1999, 1h29). En DVD/Blu-ray à L’Atelier d’images.

« L’Anglais », de Steven Soderbergh, 1999. (DR / PHOTO12 VIA AFP)

« L’Anglais », de Steven Soderbergh, 1999. (DR / PHOTO12 VIA AFP)

Un vieux gangster anglais débarque à LA pour venger sa fille, morte dans un accident de voiture auquel est lié un producteur de musique des années 1960. Curieux objet que ce néo-polar que l’on tenait pour un des sommets de Steven Soderbergh et dont la facture un peu datée ajoute une couche de nostalgie à l’histoire de reliques. A travers la rencontre entre Terence Stamp et Peter Fonda, le réalisateur de « Traffic » orchestrait celle de l’Angleterre prolo et de la contreculture américaine des années 1960, de la rusticité cockney et du clinquant californien, dans un montage déconstruit où les morceaux de scène se bousculent tels des bribes de souvenirs. Malgré un petit coup de vieux, l’exercice de style charrie une mélancolie aussi insolite que son duo d’acteurs, l’un marmoréen (Stamp), l’autre mal à l’aise (Fonda).

N. S.

♥♥♥♥ La Condition de l’homme

Trilogie japonaise, par Masaki Kobayashi, avec Tatsuya Nakadai, Michiyo Aratama, Ineko Arima (9h34). Disponible en DVD/Blu-ray chez Carlotta.

« La Condition de l’homme », de Masaki Kobayashi. (CARLOTTA FILMS)

« La Condition de l’homme », de Masaki Kobayashi. (CARLOTTA FILMS)

Avant d’être l’auteur de chefs-d’œuvre féodaux (« Harakiri », « Rébellion ») ou horrifiques (« Kwaidan ») réalisés dans les années 1960, Kobayashi a signé, à la fin des années 1950, une trilogie antimilitariste d’une rare ampleur. Adaptée du roman de Junpei Gomikawa, cette fresque retrace le destin d’un jeune intellectuel face aux dérives fascistes de son pays durant la Seconde Guerre mondiale. Emportée par un souffle épique au réalisme bluffant, cette dénonciation de l’idéologie dominante frappe d’autant plus que le Japon n’aime guère regarder son passé et abat systématiquement la carte du déni historique. Un « Guerre et Paix », mais sans paix, mis en scène par un humaniste. Immense.

Xavier Leherpeur

♥♥ Sylvie’s Love

Mélo américain, par Eugene Ashe, avec Tessa Thompson, Nnamdi Asomugha, Eva Longoria (1h54). Disponible sur Amazon Prime.

De la saccharine pure, on frôle le diabète, mais n’est-ce pas ce dont on a besoin, en ce moment ? Au début des années 1960, Sylvie, vendeuse dans un magasin de disques, tombe amoureuse d’un saxophoniste de jazz, Robert. La vie les sépare, les réunit, les jette dans les bras l’un de l’autre, et diverses péripéties viennent troubler la love story, calquée sur les films hollywoodiens des années 1950 (sauf qu’ici, tous les protagonistes sont noirs). Eugene Ashe, ex-musicien du groupe Funky Poets, marie avec tendresse les sentiments et la bande-son, et, même si c’est du roman de gare, c’est joli à regarder et, dans le genre, réussi.

F. F.

♥♥ Le Monstre des abîmes

Film d’horreur américain, par Jack Arnold, avec Troy Donahue, Arthur Franz, Joanna Moore (1958, 1h17). Disponible en DVD/Blu-ray chez Elephant.

Jack Arnold reste l’un des meilleurs faiseurs de séries B des années 1950, avec quelques pépites au compteur, « le Météore de la nuit » ou « l’Etrange Créature du lac noir ». Un cinéaste dont les fictions horrifiques étaient aussi politiques. Dénonçant le colonialisme, le maccarthysme, le tout-nucléaire ou le colonialisme hégémonique de l’homme blanc, il n’aura cessé de critiquer l’histoire officielle des Etats-Unis. Avec ce « Monstre des abîmes », il filme une chaîne de contamination qui va de la préhistoire à nos jours et transforme un professeur d’université en monstre sanguinaire. Un peu désuet mais encore bien flippant par les temps qui courent.

X. L.

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