« L’Evénement », « De son vivant », « Suprêmes »… Les films à voir (ou pas) cette semaine

Il y a 2 semaines 26

♥♥♥ L’Evénement

Drame français par Audrey Diwan, avec Anamaria Vartolomei, Kacey Mottet-Klein, Luana Bajrami (1h40).

Etudiante issue d’un milieu populaire, Anne, brillante, belle, bravache, qui danse le twist sous le regard de camarades frustrées, toujours promptes à guetter un bouton sur un visage (« syphilis » ?) et à la traiter de salope, se découvre enceinte. Pour ne pas murer son avenir, elle doit défier la loi régressive et la morale patriarcale, c’est-à-dire avorter dans la France de 1963, geste encore passible de prison ou, si les choses tournent mal, de la peine de mort : eau de Javel et sondes abortives… il est vite fait d’y rester. Trouver un équivalent à l’écriture nette et blanche d’Annie Ernaux relevait du défi. Audrey Diwan – lion d’or à la Mostra de Venise – cadenasse la jeune femme, (Anamaria Vartolomei, révélée par « My Little Princess » d’Eva Ionesco et impressionnante), dans un format carré suffocant, dispositif immersif et subjectif – vrai choix cinématographique – propre à river le spectateur à ses sensations. « Une fille de dos », diraient les Dardenne. Ce qu’elle verra, nous le verrons, Ce qu’elle éprouve, nous l’éprouverons.

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D’un côté, le corps social – médecins fuyants ou dégueulasses, amant veule, copines de cité U inutiles (« c’est la fin du monde »), « résistants », le mot est d’Audrey Diwan, elle « joue » d’ailleurs le terme jusqu’au bout avec un rendez-vous secret organisé dans la clandestinité. De l’autre, le corps d’Anne, lourd d’un corps étranger au fur et à mesure que passent ces semaines chargées comme des grenades, dont le décompte s’inscrit à l’écran, que les portes se ferment, que les plans se resserrent, que le silence s’installe. Lâchée par à peu près tous, sauf par la caméra, Anne est seule. Seule avec des aiguilles à tricoter enfoncées dans l’utérus, quand elle vendra ses livres pour rassembler 400 francs, quand elle s’allongera chez une faiseuse d’anges (scènes d’une précision glaçante). Audrey Diwan regarde l’avortement en face, comme Annie Ernaux le décrivait en face.

Amour, politique, cinéma, être une femme… Rencontre avec Annie Ernaux dans sa maison de Cergy

Un peu flottant quand il se contente de coller aux déambulations d’Anne, le film gagne la partie grâce à sa crudité, sa frontalité. A sa façon de se dissoudre « dans la tête et la vie des autres », comme l’écrivait Annie Ernaux. Puissamment politique, il vient rappeler que la bataille de l’avortement continue de faire rage. Le décès d’Izabela, Polonaise enceinte de 22 semaines, victime de l’attentisme de médecins soumis à une législation restreignant l’IVG, sœur d’Anne à soixante ans de distance, vient de provoquer des manifestations dans 70 villes aux cris de « Plus jamais ça ! ». Sophie Grassin

♥♥ De son vivant

Drame français par Emmanuelle Bercot, avec Catherine Deneuve, Benoît Magimel, Gabriel Sara, Cécile de France (2h).

Nier la maladie, se cabrer, puis accepter son sort et s’octroyer la permission de s’en aller. C’est le dernier voyage d’un condamné à mort que filme Emmanuelle Bercot en suivant Benjamin (Benoît Magimel), prof de théâtre atteint d’un cancer en phase terminale – même pas 40 ans, peur de n’avoir rien accompli – et sa mère terrassée (Catherine Deneuve), dans l’unité de soins palliatifs du Dr Eddé, sachem pragmatique et philosophe. Ce mélo, Bercot l’assume, même si elle l’encombre avec une ultime romance, un fils surgi d’Australie et une musique qui force l’émotion. Son atout majeur ? Magimel, qui trouve ici le rôle d’une vie. S. G.

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De « la Fracture » à « Ouistreham », les vraies gens triomphent au cinéma

♥♥ Suprêmes

Biopic musical français par Audrey Estrougo, avec Théo Christine, Sandor Funtek, Félix Lefebvre (1h52).

De leurs premiers raps en 1989 à leur premier concert triomphal au Zénith de Paris, l’ascension monstrueuse de JoeyStarr et Kool Shen, alias Suprême NTM. Dans le genre biopic musical, c’est du bon boulot. Le récit fait la part belle à JoeyStarr (qui a chapeauté le script), bête de scène, mitraillette à vannes et rock star ingérable que seul l’ambitieux Kool Shen sait recadrer. Les jeunes acteurs sont formidables, la dynamique chaotique du groupe et l’énergie des concerts bien recréés. Des bémols ? L’écriture pavlovienne du rapport douloureux de JoeyStarr à son père tyrannique (à chaque confrontation père-fils succède une scène de shoot) et la dimension sociétale, assez sommaire, après une ouverture judicieuse sur un discours de François Mitterrand sur l’état des banlieues toujours d’actualité. Nicolas Schaller

« Je me mets dans les coins où il ne peut pas me voir » : Nique ton père ou les souvenirs d’enfance de JoeyStarr

♥♥♥ Liban 1982

Drame français par Oualid Mouaness, avec Nadine Labaki, Mohamad Dalli, Rodrigue Sleiman (1h40).

Bande annonce "Liban 1982"

D’après les souvenirs du cinéaste, voici le récit de l’invasion du Liban par Israël en 1982, vue par un petit garçon. Dans une école privée de Beyrouth, Wissam, 11 ans, s’éprend d’une fillette, alors qu’autour d’eux, les adultes – professeurs et parents – sentent le feu qui couve et va tout emporter. Les images parlent avec délicatesse, les sons, en revanche, disent beaucoup : explosions qui s’approchent, silences tragiques. Ce qui domine, c’est la douceur de la réalisation, dans un univers terrible. La grande et la petite histoire s’entrelacent avec poésie, et s’achèvent de belle façon, dans l’imagination d’un gosse, avec un rayon d’espoir – vite déçu ? Un film rare, un film de cœur. François Forestier

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C’EST RATÉ

House of Gucci

Docudrama américain par Ridley Scott, avec Lady Gaga, Adam Driver, Jared Leto, Salma Hayek (2h37).

D’un fait divers qui a passionné les Italiens, Ridley Scott a tiré une saga apathique. Maurizio Gucci (Adam Driver), l’héritier, est marabouté par sa femme, la salope Patrizia (Lady Gaga), qui finira par le faire tuer ; Aldo, l’oncle, se débat avec ses projets américains d’expansion de la marque ; Paolo, le cousin, tente de se faire une place au soleil. On s’ennuie à suivre ces palabres, ces coups fourrés, ces mines de conspirateurs, au long cours d’une ratatouille languissante de 157 minutes ! Scénario anémique, musique d’opéra (qui cherche à donner une grandeur lyrique à une dispute de boutiquiers), Lady Gaga en fait des kilos, Salma Hayek est une sorcière invraisemblable, et Jeremy Irons se prend pour José Luis de Villalonga. Pas un film qu’on regarde, mais qu’on subit. F. F.

♥♥ Variety

Drame américain par Bette Gordon, avec Sandy McLeod, Will Patton, Richard Davidson (1983, 1h40).

Inédit en France, ce film de 1983 sur une belle blonde qui, pour payer son loyer, trouve un emploi de caissière dans un cinéma porno, est une curiosité. Pour sa plongée quasi documentaire dans le New York interlope de 1983 et pour son troublant portrait de femme qui, au pouvoir démiurgique du regard et du désir masculins, oppose son errance et ses fantasmes de voyeuse suivant à la trace un mystérieux homme d’affaires. La lumière est de Tom DiCillo, futur réalisateur de « Ça tourne à Manhattan », la musique de John Lurie, fidèle acolyte de Jim Jarmusch et la photographe Nan Goldin joue une amie de l’héroïne. N. S.

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♥ Frida. Viva la vida

Documentaire italien par Giovanni Trollo, avec Asia Argento (1h38).

Certains documentaristes donnent l’impression de ne pas faire suffisamment confiance à leur sujet ou aux spectateurs. Comme ici, ils multiplient de manière ostentatoire les gadgets visuels et esthétiques. Effets picturaux, manipulations de l’image, interventions d’Asia Argento en Frida Kahlo, n’en jetez plus ! D’autant que sur le fond, le film parvient à réunir la créatrice inspirée et la femme meurtrie. Inspirations précolombiennes et féminisme militant pour la première, mélancolie délétère pour la seconde. Les relations entre l’art et l’intime (le corps broyé de Khalo, l’impossibilité de procréer…) sont passionnantes. Elles n’ont pas besoin de ce décorum superflu. Xavier Leherpeur

ÇA RESSORT

♥♥♥♥ L’Incompris

Drame italien par Luigi Comencini, avec Anthony Quayle, Stefano Colagrande, Simone Giannozzi (1967, 1h44).

Le plus beau film sur l’enfance face à la mort avec « le Tombeau des lucioles » d’Isao Takahata. Parce que c’est un mélo, de surcroît adapté d’un roman sans gloire (de l’Anglaise Florence Montgomery), il fut méprisé lors de sa présentation à Cannes en 1967. Il fallut attendre dix ans pour que soient reconnues la sensibilité et la justesse inouïes avec lesquelles Comencini filme les rapports entre le préadolescent Andrea et son petit frère Milo après le décès de leur mère et face aux maladresses d’un père (Anthony Quayle), consul britannique à Florence, trop occupé à préserver le benjamin pour comprendre le chagrin de l’aîné. A la beauté figée des décors florentins et de l’environnement aristocratique s’opposent la pulsion de vie des deux gamins, leur détresse, leur cruauté et leur innocence. Déchirant. N. S.

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♥♥♥ Rocky

Comédie dramatique américaine par John G. Avildsen, avec Sylvester Stallone, Talia Shire, Burt Young (1h59, 1976).

L’eusses-tu cru ? Sylvester Stallone, acteur de seconde zone, au fond du trou, écrit en 1975 un scénario sur un boxeur qui se bat contre le monde entier, et c’est un triomphe (il y aura sept films au total). Du coup, Stallone incarnera un autre héros récurrent, Rambo, et va devenir le miraculé de Hollywood : une star de première grandeur (que son talent limité ne permettait pas de prévoir). Revu aujourd’hui, le film ressemble à un conte de fée (le studio voulait donner le rôle de Rocky à James Caan, mais Stallone a tenu bon), et on retrouve quelques acteurs disparus depuis, mais qu’on aimait bien : Joe Spinell, gueule de truand ; Loyd Kaufman, producteur de nanars, et Joe Frazier lui-même, 27 victoires par K.O. A revoir, ne serait-ce que pour les scènes de combat, étonnantes. F. F.

Marathon Bruce Lee au Quai Branly

« Les Poings et l’Acier », du 26 novembre au 5 décembre au musée du Quai Branly, un cycle de films autour de l’exposition « Ultime combat, arts martiaux d’Asie ». Programme complet ici ou sur le site www.quaibranly.fr/expositions.

Bruce Lee a inventé et imposé un genre : le cinéma kung-fu. Cinquante ans après la vague d’arts martiaux, que reste-t-il de ses films ? On pourra revoir (gratuitement), le vendredi 26 novembre à partir de 18 heures, « la Fureur de vaincre », suivi de « Big Boss », « la Fureur du dragon » et « Opération dragon » pour admirer l’acteur (dont Tarantino se moque dans « Il était une fois à Hollywood »). Le reste de la programmation mettra en avant d’autres héros de Hong Kong, avec notamment « la 36e Chambre de Shaolin » et « les 13 Fils du dragon d’or ». Sans oublier « A Touch of Zen » (un classique) et « Detective Dee » (un Sherlock Holmes oriental). On recommande aussi « Hara-kiri » de Kobayashi (1963), beau film un peu oublié. F. F.

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♥♥ Soul Kids

Documentaire américain par Hugo Sobelman (1h15).

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Un documentaire, classique en apparence, qui parvient à exprimer la confusion identitaire de la jeune génération noire américaine. A partir d’une immersion dans la Stax Music Academy, école publique et gratuite de Memphis, le cinéaste filme le quotidien d’une classe de jeunes ados chanteurs et musiciens. Avec la soul, emblème d’une mémoire politique et militante, nous assistons à l’épanouissement de ces gamins luttant contre le déterminisme de leur couleur de peau et de la classe sociale qui va encore trop souvent avec. Des enfants qui apprennent à affronter le regard de l’autre et qui, grâce à l’art, parviennent à s’en affranchir, trouvent une force leur permettant de se découvrir et de s’affirmer. X. L.

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