“House of Gucci” : Ridley Scott manque sa grande fresque décadente

Il y a 2 semaines 27

Après l’étonnant “Dernier Duel”, Ridley Scott se perd dans cette fresque baroque aux accents de soap-opéra.

À peine deux mois après la sortie de l’étrange Dernier duel, faux film médiéval et vrai repentir d’un Hollywood bien décidé à liquider symboliquement l’ère Weinstein, Ridley Scott, 83 ans, revient avec le très attendu House of Gucci, adaptation de l’enquête-fleuve de Sarah Gay Forden.

La Saga Gucci (2001) retrace l’histoire mouvementée de l’empire italien du luxe et d’une saga familiale tramée de scandales financiers, de démesure et de guerres de clans, qui aboutissent au meurtre de Maurizio Gucci commandité par son ex-femme.

Fresque italianisante

A priori, tous les ingrédients sont réunis pour une longue fresque haute-couture qui renoue avec la tradition d’une Italie rêvée par Hollywood. De fait, Ridley Scott filme moins un pays qu’il ne mobilise un imaginaire forgé par une longue liste de cinéastes, du décadentisme viscontien au maniérisme d’un Paolo Sorrentino, en passant par Scorsese et Coppola.

Le récit débute dans les années 1970, époque où la marque est entachée par des rumeurs de malversations. L’empire est alors dirigé par les deux frères du fondateur, Rodolfo (Al Pacino) et Aldo (Jeremy Irons) Gucci, tandis qu’attendent dans l’ombre leurs fils respectifs et héritiers Paolo (Jared Leto) et Maurizio (Adam Driver) qui, au début du film, quitte le navire de l’entreprise pour les beaux yeux de Patrizia Reggiani (Lady Gaga).

Glissant laborieusement le long des décennies, Ridley Scott se rêve en cinéaste italianisant qui réalise sa grande saga familiale aux effluves shakespeariennes : mais seulement en rêve, tant House of Gucci évoque davantage les rebondissements à répétition d’une série comme Dallas qu’une grande forme opératique qui métaphoriserait un d’âge d’or du capitalisme.

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Un regard absent

C’est comme si le cinéaste avait oublié d’adjoindre au faste des décors, un regard, une idée de mise en scène qui donnerait vie à sa plate reconstitution. Se contentant d’illustrer son scénario, Scott semble se reposer sur l’œil surchargé de références de son spectateur pour qu’il hallucine House of Gucci et y décèle une grande fresque ouvragée, insufflant une fausse énergie via la bande-son qui entremêle aléatoirement, et à des moments complètement incongrus, airs d’opéra et tubes glacés des années 1980 – façon mash-up foireux du Parrain et de Scarface.

Si bien que la seule piste intéressante devient celle suggérée par la prestation outrancière de Jared Leto, habitué aux rôles transformistes, jouant dans un coin du film sa performance complètement dégénérée et auto-parodique, vouée à se démultiplier en mèmes. Cette piste, c’est celle d’un film grand-guignolesque, d’une fresque qui commenterait une méthode (l’Actors Studio) et une forme (le roman familial courant sur des décennies) en voie de cadavérisation.

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Acte manqué

House of Gucci aurait pu être cette rumination mélancolique d’un spectacle hollywoodien figé dans ses tics, son déjà-vu et sa conscience de lui-même, mais Leto est le seul à suggérer cette idée, tandis que le reste du casting s’empêtre dans l’esprit de sérieux, et Gaga dans son envie d’Oscar.

Au premier abord, si House of Gucci a peu à voir avec Le Dernier Duel, il se situe pourtant dans son strict prolongement à travers le portrait de Patrizia Reggiani, guerrière qui tente de conquérir sa place dans un monde d’hommes, petite Italienne partie de rien qui obéit religieusement aux oracles de sa voyante (Salma Hayek) et se transforme en veuve noire qui tire en sous-main les ficelles de la dynastie.

Fidèle à son logiciel “soft feminist”, Scott concentre sa narration sur l’édification d’une héroïne parfaitement vénéneuse et manipulatrice et invoque (à travers Jeremy Irons) une époque où Hollywood savait tutoyer le mal et le glamouriser. Mais plutôt que de donner corps à sa longue liste de vœux pieux, House of Gucci se cache derrière une parade de totems comme pour mieux cacher sa vraie nature de soap-opéra dispendieux.

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