Culture Cinéma

Le film méconnu mais génial du réalisateur de « Douze hommes en colère » sort pour la première fois en vidéo.

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Sol Nazerman (Rod Steiger) dans « Le Prêteur sur gages » (1964), de Sidney Lumet. Sol Nazerman (Rod Steiger) dans « Le Prêteur sur gages » (1964), de Sidney Lumet.

Incroyable film de Sidney Lumet, méconnu mais génial, qui sort aujourd’hui pour la première fois en vidéo. Moins réputé que Douze hommes en colère (1957) ou Un après-midi de chien (1975), qui ont fait la renommée de Lumet, ce film âpre, « malaisant », d’une noirceur totale, les vaut pourtant bien. Trois ans après le procès Eichmann à Jérusalem, qui remet la question du génocide des juifs par les nazis, durablement refoulée, sur le devant de la scène, le cinéaste américain réalise Le Prêteur sur gages en 1964, dans lequel un ancien déporté, survivant des camps, installé à New York, est sujet au retour brutal d’une souffrance longtemps enfouie.

Sol (Rod Steiger) est un homme dont l’âme est morte dans les camps, un homme à tout jamais hanté et confit dans sa douleur

Sol Nazerman – interprété de manière époustouflante par Rod Steiger (Sur les quais, Dans la chaleur de la nuit…) – est un quinquagénaire qui a perdu sa femme et ses deux enfants dans les camps. Installé à New York où il vit en compagnie de la famille de sa belle-sœur, il tient une boutique de prêteur sur gages à Harlem, dont le propriétaire, un malfrat afro-américain du quartier, lui concède la location pour blanchir son argent sale. Forteresse grillagée en même temps que dernier recours des pauvres gens du quartier, c’est toute la misère du monde qui frappe à la porte de la boutique.

Sol est toutefois un homme dont l’âme est morte dans les camps, un homme à tout jamais hanté et confit dans sa douleur, chez qui toute sensibilité a été comme éradiquée par l’horreur que les nazis lui ont infligée. Bloc de glace et d’amertume, sans l’once d’une pitié pour ceux qui viennent le trouver, il rachète pour une bouchée de pain les derniers trésors des malheureux qui l’entourent. Dans cet inframonde de la misère afro-américaine et latino, il semble comme l’incarnation d’un scandale dont, victime lui aussi de la cruauté et de la folie, il n’est pourtant pas partie prenante.

Grand film de zombie juif

Si Sol, d’une certaine manière, n’est plus de ce monde, l’intrigue du film va se charger de l’y ramener. Se rendant odieux à son entourage, il finit notamment par blesser dans son amour-propre son commis, Jesus Ortiz (Jaime Sanchez), petit malfrat en voie de rédemption qui ne résiste pas à la tentation de rameuter ses anciens amis pour cambrioler le vieux juif. Tout cela tournera évidemment à la tragédie, dans un monde moins prêt que jamais à être rédimé. Jamais la noirceur de Lumet n’a été si loin que dans ce film inspiré, moralement et politiquement incorrect, réduisant en charpie tant les amitiés judéo-chrétiennes que la solidarité judéo-afro-américaine, en cela fidèle à l’expérience et à la déréliction radicales des camps. « Tout ce que j’aimais m’a été ôté et je ne suis pas mort », dit de manière bouleversante Nazerman dans un de ses rares moments d’épanchement, autorisant à considérer Le Prêteur sur gages comme un grand film de zombie juif.

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